Les journées du management 2013

cnamRetour sur les journées du management 2013 :
La prise en compte du temps dans les décisions des organisations

Par H.MEHREZ

Les journées du management version 2013, ont été l’occasion de débattre cette année de la place du temps dans le management. Cette rencontre annuelle qui se tient au CNAM de Paris a été fidèle à sa réputation de par la diversité des angles d’approche, mais également par la qualité des intervenants et la pertinence des prestations. Un simple coup d’œil sur le programme, donne une idée de la richesse conceptuelle et scientifique dans laquelle a baigné la communauté des convives appartenant pour l’essentiel au monde des sciences de gestion.

Pour rendre compte de  cette richesse, nous ferons ici un récapitulatif , qui ne vise pas l’exhaustivité mais constitue une tentative de mettre le lecteur dans l’ambiance des tables rondes et des ateliers qui ont marqué les deux journées du séminaire.

La place du temps dans nos programmes : 

Après un temps inaugural d’accueil et de présentation des journées du management fait par Monsieur Jean-Michel PAGUET,  Inspecteur général de l’Education Nationale, la place du temps dans les sciences de gestion a été brièvement abordée. Elle montrait que la notion de temps se projette en sciences de gestion sur tous les azimuts et se décline dans presque toutes les disciplines de la filière. La dimension  temporelle est sous-jacente à presque toutes les problématiques et paradigmes de la discipline.

Le temps est présent à l’échelle des programmes officiels et au niveau de toutes les classes.  Il rentre en résonance avec les spécialités. On le trouve dès la seconde dans les principes fondamentaux de l’économie et de la gestion (PFEG : la prise en compte du temps dans les décisions de l’entreprise), On le rencontre dans la progression de STS, de DCG et des classes préparatoires. Il occupe une place de choix dans  les  filières professionnelles et au sein des  nouvelles séries STMG. Le temps traverse des notions et des concepts centraux de la science de gestion. Il en est question en management,  en  économie, en finance, ainsi qu’en communication et gestion des ressources humaines. On le retrouve dans le marketing et la stratégie, dans les systèmes d’information et dans le programme des filières de banque et assurance. Cette richesse didactique et sa transversalité pédagogique  justifie dès lors sa prise en compte comme objet d’étude susceptible de prendre toute sa place dans la formation des futurs enseignants.

La variable  temps de les choix macro et micro-économiques;

La première table ronde était l’occasion pour le fondateur du Labex et professeur de sciences économiques , Monsieur Etienne WASMER, d’évoquer l’importance de la variable temporelle dans les choix  économiques.

Il a démontré l’ambivalence du temps en matière de politiques publiques, la complexité et les dilemmes qui s’offrent aux décideurs publics : Faut-il opter dans l’immédiat pour le déficit public de sorte à garantir une croissance future? Faut-il accepter aujourd’hui une dose d’inflation pour espérer à l’avenir une hypothétique reprise? Autant de questions qui révèlent, l’importance de la dimension temporelle  dans l’instrumentation des leviers des politiques économiques. Mais la question du temps s’immisce aussi dans les choix micro-économiques des agents. Elle explique les différences qui existent entre les notions de «choix » et de «préférence» du consommateur ou de l’investisseur. L’Homo œconomicus réputé rationnel se livre à des décisions inter-temporelles. Ces choix contredisent souvent ses préférences. Par exemple, s‘il  préfère  logiquement  disposer d’une bonne retraite, ce n’est pas pour autant qu’il s’en donne la possibilité en choisissant d’épargner davantage dans l’immédiat.  Au fait, il arbitre sous l’effet de la contrainte budgétaire et du taux marginal de substitution, à savoir le différentiel de valeur estimée entre une décision immédiate et la même décision reportée dans le temps. Ainsi est-il prêt à renoncer à cent euros aujourd’hui s’il a la certitude d’en percevoir  cinq cents dans vingt-quatre mois, car le différentiel de quatre cents euros lui paraît satisfaisant. Mais est-il disposé à renoncer à cette somme dans l’immédiat si le différentiel est seulement de quarante euro ? Cela n’est pas sûr.

Par ailleurs, combien même sa préférence coïncide-t-elle avec son choix du moment, le décideur ne regrette-t-il pas parfois ses choix, le temps présent ayant ruiné la pertinence et l’efficacité supposée de ces décisions antérieures.

Enfin, il était question encore du temps comme explication des notions d’indifférence et d’incohérence temporelle. En effet, le consommateur est parfois prêt à sacrifier aujourd’hui la consommation d’un bien, pour être en mesure de consommer dans le futur une quantité supérieure d’un autre bien. Il préfère se priver aujourd’hui pour mieux profiter demain. Ce n’est pas toujours le cas, car on assiste parfois à des incohérences temporelles des décisions. Dépenser la totalité de son revenu actuellement et s’endetter pour l’avenir en constitue un exemple. Mais cette situation est peut-être mieux illustrée par le  choix quasi absurde de certains acteurs. C’est le cas chez certains sportifs qui déclarent être prêts à ingurgiter des produits dopants, s’ils ont la certitude de remporter des compétitions pendant cinq années successives, quitte à compromettre définitivement leur chance de gain, voire de survie au-delà de cette échéance.

L’importance de la durée et du temps dans les sciences de gestion :

Les  tables rondes suivantes  étaient animées respectivement par Jean Jacques SALAUN, directeur général de Zara France et Eric GODELIER, professeur des universités à l’école Polytechnique.

Le premier a présenté le groupe Inditex à travers son histoire, son fonctionnement et son modèle économique. Il a montré comment le groupe a géré sa croissance dans le temps de manière différenciée des concurrents, et comment il continue dans un laps de temps record à se développer à l’international tout en ayant une éthique qui se veut sociale et citoyenne.

 Monsieur GODELIER quant à lui, s’est évertué à démontrer l’importance de la durée et du temps dans les sciences de gestion. Des exemples d’une évidence implacable sont déployés à l’appui de la démonstration. L’empreinte du temps est révélée dans les opérations d’amortissement, dans l’horizon des investissements, dans la gestion prévisionnelle des carrières et des compétences. Le temps est nécessaire dans la formation des communautés professionnelles, dans l’installation et l’ancrage de la culture des entreprises. Le signe du temps est évident dans l’affirmation des identités visuelles, dans la notoriété des marques, la constitution de réputations. Le temps est indispensable pour l’appropriation des outils de gestion, la constitution des systèmes d’information, l’acquisition des compétences et dans l’affirmation des courbes d’expérience. Et le conférencier d’insister sur l’ancrage historique des sciences de gestion et leur dimension socio-chronologique. En effet le temps est nécessaire pour comprendre les stratégies, pour les construire et pour les déployer (Chandler). Le temps est nécessaire pour intégrer les changements, apaiser les conflits, et atténuer les résistances (Crosier). Le temps est fondamental pour comprendre les dysfonctionnements et surmonter les crises (Merton). Le temps est un impératif dans le processus de collecte d’information sur le marché, pour la réussite de la stratégie de croissance organique ou d’intégration… Donc penser le temps, c’est apprendre à connaître le contexte organisationnel.

Les outils comme instruments purement techniques, pour scientifiques qu’ils soient, ne suffisent pas à comprendre et à résoudre les problèmes. Ils doivent pour cela être pensés comme une chose interactive, inscrite dans la glaise de la réalité du terrain et du temps. L’intégration de ces dimensions donne à la technique la profondeur et l’intelligibilité nécessaire à la compréhension et l’acceptation. Elle évite de surcroît que l’outil dans son acception purement technique ne se transforme en  « instrument d’abrutissement au service de singes savants », dénués de sens critique, de capacité de remise en cause et d’adaptation. Il faut donc prendre le temps pour comprendre et agir. Car, comme il est inutile de se targuer de ponctualité  et de vitesse dans une livraison, si le coli est  complètement défectueux, il est  tout autant inutile d’user d’outils pointus de technicité et de performance si le problème à résoudre n’est pas le bon ou que les conséquences de l’action sont plus graves que les symptômes.

Comment ne pas confondre vitesse et précipitation? Comment prendre le temps dans un contexte qui sublime la vitesse, et dans une culture de la chrono-compétition et de l’urgence ? James Marsh explique que le temps est fondamental pour les organisations performantes  car  ce sont elles qui apprennent lentement et qui capitalisent sur leur savoir collectif acquis et inscrit dans la durée.

Le temps dans le processus de création et  prévision :

Plusieurs ateliers ont ensuite démontré le rôle central du temps dans l’évolution et le perfectionnement des méthodes et des outils de gestion. Les outils informatiques, les systèmes d’information comptables et financiers, les systèmes d’informations marketing, ont mis du temps pour être mis au point, évoluer et se perfectionner. Les techniques, les modèles et les outils de gestion tels que les outils de GPEC ont mûri avec le temps. Leur appropriation par les salariés a nécessité des temps d’acceptation, de formation, d’appropriation et d’adoption. La création même de l’entreprise ne peut pas s’extraire de cette dimension du temps.

Frédéric DUPONCHEL ancien de chez Andersen et créateur du  cabinet de consulting  ACCURACY montre comment l’entrepreneur doit tirer profit du bagage accumulé dans le passé, pour réussir le présent et envisager sereinement le futur. Il préconise de vivre le temps non plus comme un couperet parce qu’envisagé comme une trajectoire uniquement linéaire, mais l’appréhender comme une dimension globale qui s’accommode des échéances sans y voir une frontière définitive. Car dit-il, en reprenant à son compte une sagesse orientale : « il faut vivre le moment présent avec intensité sans les regrets du passé, ni les angoisses du futur ».

Le développement de l’entreprise et ses prévisions obéissent aussi aux considérations du temps. Eric LANGROGNET, responsable du cursus entrepreneuriat à Centrale Paris, décompose le temps de l’entrepreneur en trois phases :

  • La phase du démarrage : c’est le temps du volontarisme et de l’enthousiasme.
  • La phase de mise au point du produit : c’est un laps de temps de 10 à 18 mois, c’est une période  chronophage et aspiratrice d’énergie et de trésorerie.
  • La phase de la prospection : C’est une période qui peut se traduire par la réussite immédiate ou le doute, le découragement,  et la perte d’argent et de motivation

 Son expérience personnelle lui fait dire qu’il ne faut pas attendre de finaliser le produit pour commencer à sonder le marché et prospecter les clients potentiels. Les deux phases doivent être menées de front pour avoir le feed-back des clients potentiels et concevoir le produit final en fonction de leurs attentes. Le risque de dévoiler son concept est certes important, mais l’opportunité de rencontrer le besoin réel des clients potentiels et d’avoir leurs remarques est stratégiquement plus fructueuse. Car le monde croule sous les bonnes idées qui n’ont jamais eu le moindre début de réalisation car leurs propriétaires ont hésité à les partager.

L’innovation : une question de temps :

Rappelons pour conclure que le temps  peut se prêter à d’autres interprétations et d’autres conjectures. Ne parlons-nous pas des temps présents et des temps anciens. Ne l’associons nous pas à maints adjectifs : temps réel, temps asynchrone,  temps perdu, temps de  réflexion et temps d’action. Le temps et si important qu’il s’est sublimé en une divinité et ce Chronos à plus d’une dimension en son sein.

H.MEHREZ

POUR SCOLCAST.TV